Son regard à elle
Notre histoire était devenue un rituel clandestin, une dépendance que je nourrissais entre deux courses, entre deux obligations de femme mariée. Je ne venais plus seulement par désir, mais par besoin, comme on a besoin d’un poison qui vous brûle mais vous maintient en vie. Kévin ne me demandait plus si je viendrais. Il envoyait une heure, un lieu, parfois chez lui, parfois un hôtel discret et j’arrivais, le corps déjà en éveil, l’esprit déjà en guerre contre moi-même.
Aujourd’hui, c’était un appartement vide, en location courte durée.
J’en ai marre de mes draps , avait-il écrit. J’étais entrée dans un espace presque nu, blanc, avec une grande baie vitrée donnant sur la ville. Il était là, debout, en jean, torse nu, une canette de bière à la main.
Tu es en retard.
Mon fils a eu un devoir à finir.
Il posa sa bière, s’approcha. Ses doigts glissèrent sous mon menton.
Tes enfants… ton mari… ta vie… Moi, je n’ai que toi dans cette pièce. Tu comprends ça ?
Je comprenais. C’était cela, le déséquilibre qui nous rendait fous. Il pouvait tout attendre de moi, et moi, je ne pouvais tout lui donner.
Allonge toi sur le lit , dit-il, la voix basse, autoritaire.
Pas aujourd’hui, Kévin. Pas comme ça. Je veux…
Qu’est-ce que tu veux, Nadège ? Parle.
Je ne savais pas. Je voulais qu’il me prenne et en même temps qu’il me retienne. Je voulais être forcée et choisie.Je m’allongeai sur le dos. Il ne me toucha pas tout de suite. Il sortit un petit objet de sa poche : un bandeau de soie noire.
Aujourd’hui, tu ne vois rien. Tu ressens. Avant que je ne proteste, il m’en couvrit les yeux. Le monde disparut. Mes autres sens s’aiguisèrent : l’odeur de son savon, le bruit de sa respiration, le frottement du jean quand il bougea. Ses mains commencèrent un lent parcours le long de mes jambes, remontant sous ma jupe. Il n’ôta pas mes vêtements, il les écarta, trouva l’accès à ma peau. Ses doigts entrèrent en moi sans précaution, et je gémissais, les hanches déjà soulevées.
Tu es toujours prête pour moi , murmura-t-il, presque avec amertume. Même quand tu sors de ta vie parfaite, tu es déjà mouillée. Il ajouta un deuxième doigt, puis un troisième, écartant, étirant. Je me cambrai, les poings serrés sur le drap.
Puis sa bouque remplaça ses doigts, et je criai dans le noir qu’il m’imposait. Sa langue était précise, acharnée, ne me laissant aucun répit. Il me fit jouir une première fois, vite, violemment, puis continua sans pitié pendant que mon corps sursautait de sensibilité exacerbée.
Arrête… trop…
Non. Tu prends. Tout.
Il se déshabilla enfin. Je le devinais au bruit du jean glissant, au frôlement du tissu. Puis son poids s’abattit sur moi. Son sexe dur me trouva, pénétra lentement, profondément, jusqu’à ce que nos hanches se rencontrent.«
Tu es à moi , souffla-t-il contre mon cou, en commençant un mouvement circulaire, lent, qui me faisait frémir à chaque poussée.
Même quand tu n’es pas là, ton corps se souvient de moi. Ton mari te baise, mais c’est mon nom que tu murmures dans ta tête, n’est-ce pas ? Je ne répondis pas. Il accéléra, changea d’angle, frappant un point en moi qui me fit voir des éclairs derrière le bandeau.
Dis-le !
Oui… c’est toi… toujours toi…
Il m’attrapa les poignets, les plaqua au-dessus de ma tête, et redoubla de force. Le lit cognait contre le mur. La ville, derrière la vitre, ne nous entendait pas. J’étais en train de me perdre, de devenir seulement sensation, vague de plaisir, possession. Il jouit en grognant, en s’enfonçant si profondément que j’eus l’impression qu’il voulait me marquer de l’intérieur. Puis il resta immobile sur moi, son souffle chaud sur ma peau. Il retira le bandeau. La lumière me fit cligner des yeux. Son visage était au-dessus du mien, tendu, intense.
Je ne veux plus partager, Nadège.
Son regard à lui
Je la regardais dormir. Elle avait ce visage apaisé qu’elle n’avait jamais dans la vie réelle. Moi, je ne dormais plus beaucoup. Elle m’habitait. Cette femme mariée, mère de famille, avait fait de moi un homme qui attendait un message, qui louait des appartements pour deux heures, qui vivait dans l’entre-deux de sa vie à elle. C’était devenu plus que du sexe. C’était une guerre que je menais contre son mari, contre sa vie, contre tout ce qui me la prenait. Je voulais qu’elle choisisse. Mais je savais qu’elle ne le ferait pas. La sécurité, les apparences, les enfants… J’étais l’aventure, le feu. On ne quitte pas tout pour le feu sans se brûler.
Elle se réveilla, me vit la regarder. Elle sourit, un sourire triste.
Je dois rentrer.
Reste une heure de plus.
Je ne peux pas.
Elle se leva, nue, et commença à se rhabiller. Chaque vêtement était un retour vers l’autre, celui qui avait le droit de la voir tous les jours sans se cacher. Une rage sourde monta en moi.
Et si je te disais que je t’aime ?
Elle se figea, la robe à mi-corps. Ses yeux s’embuèrent.
Ne dis pas ça.
Pourquoi ? Parce que c’est vrai ? Parce que ça change tout ?
Parce que ça ne rendrait les choses ni plus belles, ni plus simples.
Je m’approchai, posai mes mains sur ses épaules.
Quitte le. Viens vivre avec moi. On s’en va de Douala si tu veux.
Elle secoua la tête, les larmes coulant enfin. «
Tu sais que ce n’est pas possible.
Si. Tu as juste peur. Elle finit de s’habiller en silence. À la porte, elle se retourna.
Je ne reviendrai plus, Kévin. C’est trop dangereux. Pour toi, pour moi, pour tout le monde.
Je ne la retins pas. Je l’entendis descendre les escaliers.Je savais qu’elle reviendrait.
Ou peut-être pas.
L’implosion
Un mois passa. Aucun message. Aucun signe. Je devins fou. J’allai rôder près de son bureau, une fois. Je la vis sortir, vêtue d’un tailleur élégant, parlant au téléphone en souriant. Elle avait l’air… normale. Comme si je n’avais jamais existé.
Je l’appelai d’un numéro inconnu. Elle répondit, et dès qu’elle entendit ma voix, elle raccrocha.Je n’insistai pas. Puis, un soir, elle m’envoya un SMS : Hôtel M., chambre 312. 20h.
Mon cœur battit follement. J’y allai. Elle était déjà là, en peignoir, debout près de la fenêtre. Elle se retourna, le visage marqué par la fatigue.
Je suis enceinte , dit-elle sans préambule. Le monde s’arrêta.
De qui ? demandai-je, bien que je connaisse déjà la réponse. Elle ne répondit pas. Elle n’avait pas besoin.
Qu’est-ce que tu vas faire ?
Je ne sais pas. Mon mari croit que c’est de lui. La période… correspond.
Tu vas garder l’enfant ?
Je ne peux pas faire autrement. Je m’assis sur le lit, la tête dans les mains. Un enfant. Notre enfant. Qui porterait le nom d’un autre, qui serait élevé par un autre. Elle vint s’asseoir à côté de moi.
Il faut que ça s’arrête, Kévin. Vraiment, cette fois.
Je la regardai.
Tu crois que c’est possible ?
Sa question était un défi, un crachat dans le silence moite de la chambre d’hôtel d’Akwa. L’air sentait la pluie imminente et la sueur de nos corps déjà éprouvés.
Il le faut.
Ce fut un ordre, rauque, arraché du fond de ma gorge. Je ne l’attirai pas, je la saisis. Sa robe, achetée au marché Sandaga, se déchira sous mes doigts avec un bruit sec. Notre baiser ne fut pas désespéré, mais vorace, cannibale. Un goût de sel, de rhum frelaté du bar d’à côté, et de fin du monde. Elle répondit par une morsure à ma lèvre, le goût du sang se mêlant à notre fureur.
Ce ne fut pas un adieu tendre. Ce fut une conquête. Je la poussai contre la baie vitrée, offrant son corps à la nuit électrique de Douala, aux phares des voitures embouteillées en contrebas sur le boulevard de la Liberté. Les klaxons formaient la bande-son de notre étreinte. Elle griffait le verre, ses gémissements étouffés par le vrombissement d’une moto. Il n’y avait plus de place pour la douceur, seulement la rage de se souvenir par la chair. Chaque poussée était une revendication, une malédiction murmurée contre son cou moite.
Tu te souviendras. De ça. De moi. Toujours.
Elle ne pleura pas après. Elle trembla, vidée, le dos strié de marques rouges sur le lin froissé.
Je ne t’oublierai jamais , haleta-t-elle, les yeux brillants d’un défi noir.
Tu n’en auras pas le choix. Ma réponse était un coup bas. Je savais déjà.
L’histoire n’était pas finie. Un mois plus tard, au cœur du tumulte de Deido, près du pont, je la vis. Elle était dans une voiture, la main posée sur son ventre, un geste inconscient, protecteur. Son regard croisa le mien à travers la vitre. La panique, puis une froideur de glace. Elle détourna les yeux. Le feu entre nous n’était que braise, mais il suffisait. Cette nuit-là, elle vint. Ce ne fut pas de l’amour, mais un règlement de comptes charnel. Sur le sol dur de mon appartement, avec la puanteur du canal voisin qui entrait par la fenêtre, elle exigea des preuves de mon silence par son corps.
Fais moi oublier que tu sais , supplia-t-elle, avant de se perdre dans un acharnement physique qui frôla la violence. Je la marquais, elle s’imprégnait de moi, dans une danse perverse où le désir et la menace ne faisaient qu’un.
Épilogue : Trois ans plus tard : Son Regard à Elle
Je tiens la main de ma fille au marché Mboppi. Elle a trois ans, des boucles de jais et des yeux perspicaces, sombres, qui sont les siens. Une réplique parfaite, un secret criant que je porte dans mon ventre chaque jour.
Parfois, un message arrive. Pas un « Comment vas-tu ? » mais une photo. Un détail. La baie vitrée de cette chambre d’hôtel d’Akwa. Le pont de Deido, de nuit. Mon corps se souvient avant mon esprit, un afflux de chaleur coupable entre les cuisses. Je ne réponds jamais. Mais je brûle.
Mon mari, un homme bon de Bonapriso, est heureux. Il adore « sa » fille. Il ne sait pas. Il ne sent pas que quand il me touche, parfois, je ferme les yeux et je revois les néons bleus d’Akwa se briser dans ma vision.
Je suis une bonne épouse. Une mère dévouée. Mais parfois, la nuit, quand l’harmattan souffle, je m’enferme dans la salle de bain. Je caresse mon poignet, où ses doigts s’étaient enlacés aux miens comme des chaînes. Je glisse ma main sous mon pagne, et dans le silence, mordant mon poing pour étouffer les sons, je laisse le feu qu’il a allumé en moi consumer à nouveau tout le mensonge. Ce n’est pas du regret. C’est une malédiction que je chéris.
C’était le feu. Et ses braises couvent encore, prêtes à embraser ma vie bien rangée. L’enfant est le lien. Mais ses messages sont les allumettes.
Fin... ?

