Elle menait une existence morne, exécutant chaque tâche avec une précision mécanique. Savait-elle seulement qu’une rencontre électrique viendrait pulvériser son fragile équilibre ? Ou avait-elle choisi, malgré elle, de ne plus regarder le monde qu’à travers la fièvre du cœur ?

    Chronique racontée par…ELLE !

    Avant lui, ma vie ressemblait à une pièce plongée dans le noir absolu après un violent passage de la société que tu connais. Je traversais les jours en figurante : je respirais, je mangeais, je souriais poliment à des plaisanteries sans saveur. Mais au-dedans, j’étais morte. Mon mariage n’était plus qu’un meuble usé, une habitude anesthésiante. Quant à mon corps… je m’étais résignée. Je m’étais persuadée que le plaisir n’était pas fait pour moi. La position du missionnaire, dans l’obscurité totale, une fois par mois ou deux les soirs de fête, voilà tout ce qu’une femme rangée devait attendre. Je ne réclamais rien. Je ne me plaignais même pas. Se plaint-on de l’asphyxie quand on a oublié l’air pur ?

    Lui, tout nous séparait. L’âge, nos univers, nos cicatrices, nos silences. Tout criait à la folie. Pourtant, lui en dehors respirait la douceur et la tendresse. Mais, …

    Mais la chair ne demande pas la permission : elle s’éveille, elle brûle, elle exige. Elle vous murmure des obscénités et des vérités crues que vous n’auriez jamais osé penser. Ces fantasmes que j’avais aperçus une fois sur un écran dans un site pour adultes, dévastée de honte… pressentais-je qu’un jour j’en deviendrais affamée au point de supplier pour en avoir encore ? Ah ! Moi la femme sage, je devenais quoi comme ça ? juste un objet de plaisir entre les mains d’un artiste de la chair et du plaisir, qui savait malaxer et faire vibrer un corps comme le mien. J’en jouissais d’avance. Et je n’en avais plus honte.

    Je me souviens de cette nuit-là, comme d’un brasier éternel.

    • Tu trembles… souffla-t-il contre ma nuque, sa paume brûlante ancrée au bas de mon ventre, avec un doigt qui jouait l’incruste
    • C’est toi, non !?… Je ne sais plus où je suis, je perds la tête.
    • Alors reste. Ne réfléchis plus. Reste.

    Et j’ai tout lâché. Sa bouche a dévoré la courbe de mon épaule, affamée, implacable. Ses doigts sont descendus le long de ma colonne, chaque vertèbre s’éveillant sous une décharge électrique. J’avais oublié qu’une simple caresse pouvait déclencher une onde de choc aussi profonde, ravageuse, montant jusqu’aux larmes. Il jouait de mon corps comme d’un instrument érotique, me faisant chavirer, me poussant au bord du vide jusqu’à me faire perdre tout contrôle, et il me ramenait aussi vite au rivage, jouant de sa langue dans mon intimité, me poussant à me découvrir des talents de fauve crieuse.

    • Regarde-moi, ordonna-t-il dans un souffle chaud.
    • Je ne peux pas… J’ai peur d’exploser.
    • Regarde-moi.

    J’ai ouvert les yeux. Son regard était un incendie. J’y lisais carrément de l’incandescence brute. Il me fixait comme si j’étais une proie sacrée, un trésor interdit enfin mis à nu. Personne ne m’avait jamais contemplée avec une telle voracité.

    • Tu es sublime. Partout. Dans le moindre pli de ta peau. Tu n’as donc aucune idée de ce que tu me fais ?
    • Non… Personne ne m’a jamais prise comme ça.
    • Alors je vais te le faire sentir jusqu’à ce que tu en meures.

    Il a plaqué ses lèvres sur le creux de ma clavicule, et mon bassin s’est arqué d’instinct, cambré vers lui comme une corde tendue à en rompre. Sa peau moite contre la mienne, cette chaleur suffocante, cette façon brutale et infiniment patiente de me posséder… J’avais oublié la sensation d’être désirée à en devenir folle. Avais-je meme déjà connu cette sensation, je me le demande.

    • Tu veux que j’arrête ?

    Quelle question absurde… J’étais déjà noyée dans une extase sauvage. Et je n’étais pas prête de redescendre de mon nuage de plaisir.

    • Si tu t’arrêtes, je te tue.

    Il a lâché un rire rauque, un rire sombre qui a fait vibrer mon sexe contre le sien. Puis, la parole a laissé place au sang et à la sueur.

    Ce soir-là, je suis devenue une inconnue pour moi-même. Moi qui avais honte de mon corps, le trouvant flasque, marqué par le temps, je suis devenue une bête entre ses mains. Une femme assoiffée. Je le mordais, je gémissais sans retenue, je jurais, je réclamais. Une chienne soumise à son seul plaisir, libérée de toutes ses chaînes. Je découvrais des pratiques dont je n’osais même pas murmurer le nom. Je m’abreuvais de sa salive comme d’un poison addictif, nos bouches collées, affamées. Mon corps devint un volcan en éruption, brûlant, trempé, incontrôlable.

    Voir ses yeux s’illuminer de désir devant mes imperfections, le sentir dévorer mes tétons durs sous sa langue, me ramenait aux premières fureurs de la chair. Je me surprenais à prendre le dessus, à le chevaucher comme lors d’une folle corrida, à guider son membre, à le sentir s’enfoncer au plus profond de moi, à le faire monter en pression jusqu’au point de rupture. Et lorsqu’il jouissait en moi, quand je sentais sa semence chaude se répandre tout au fond de mes entrailles, une vague de puissance me submergeait : C’est moi. C’est mon corps qui le rend fou. Et cette pensée m’offrait un orgasme plus violent encore que le simple plaisir de la chair.

    Après la tempête, quand nos pannes de souffle s’apaisaient, il me collait contre son torse trempé de sueur et murmurait dans son souffle assez fort pour que la mémoire de ma peau le retienne : « Je t’aime. » Je ne disais rien. Enfouie dans son cou, je pleurais. De jouissance. De terreur.

    L’amour fait peur. L’amour vrai, violent, qui ne réclame rien et qui vous transporte fait peur. Je comprends d’ailleurs pourquoi on le classe parmi les interdits. Donc j’étais condamnable pour avoir violé cet interdit ?

    Et pourtant, il y avait aussi cette douceur absurde. Ses tentatives de cuisiner pour moi : des plats cramés, du riz sauté qui était plus du couscous qu’autre chose, des odeurs de brûlé qui empestaient le studio pendant des heures. Il se rattrapait quand-même aux crêpes. Il en faisait souvent trop sucrées ou avec une imperfection. Je dévorais tout en riant aux éclats. L’amour, ce n’était pas seulement le vice et les corps trempés ; c’était aussi partager des désastres en s’embrassant les lèvres encore grises de cramé.

    Mais le piège s’est refermé. Il a vu que je devenais toxico, accro au sale, au crade, bref à lui. Que je construisais mon sanctuaire autour de son corps, alors que ma vraie vie, mon mariage, mon foyer de femme sage, menaçait de s’effondrer. Un soir, avec cette lucidité déchirante qui le caractérisait, il a posé le couperet :

    • Il faut que je parte. Avant qu’on ne se détruise complètement.
    • Où ?
    • Yaoundé.

    J’ai hoché la tête, la gorge serrée. Pas une larme devant lui.

    Il aurait pu aller à village, à Nyalla, à Dakar, j’aurais compris. Loin dans une autre ville ?

    Qu’aurais-je du faire ? crier ? pleurer ? supplier ? je n’en avais pas la force. Ou plutôt, je ne m’en sentais pas capable. Je dois l’avouer, lui qui avait transformé mon corps en un instrument de musique du plaisir savait aussi me dire que le concert s’arrêtait net.

    J’avais regardé l’homme ce jour-là, j’avais enfoui son visage au creux de ma poitrine, comme pour charger mon corps de son souffle.

    De l’extérieur, il était un homme doux et prévenant. De l’intérieur, en intimité, il était une bête féroce, mon maitre, celui qui savait déguster chaque parcelle de mon corps.

    Je n’avais pas su lui dire NON quand il m’a faut grimper les sommets du mont du plaisir. Je ne me sentais pas capable de lui dire NON au moment de partir.

    D’ailleurs qu’on me trouvait encore plus belle, plus rayonnante, plus sure de moi. Est-ce que je devais dire que c’est grâce à lui ?

    Il se redressa et me prit dans ses bras. Je me mis à pleurer comme jamais je ne l’avais fait dans mes souvenirs, peut être quand je n’étais qu’une gamine. Je pleurai de cet amour fou que je ressentais pour lui, de cette porte ouverte dans mes possibilités de mon corps, je pleurai. Et il me prit. Comme un métronome. Avec une douceur…je me souviens avoir crié ce soir là comme jamais de ma vie, et lui qui continuait, qui accélérait, qui me chiffonnait, me retournait, me suçait, me léchait, et nos sueurs, et nos corps, et nos mains, et notre fatigue, et moi. Et moi qui l’engloutissais plein de mes fluides et le remettais afin qu’il continue à me transporter, …

    Et je me suis réveillée le lendemain dans mon lit. Auprès de mon conjoint. Mes pieds ankylosés, mon corps endolori, des traces sur ma peau,…j’étais devenue quoi comme ça ?

    Le comble, j’aimais ça !

    Le jour du grand départ, le rendez-vous avait été pris dans une agence de voyage à la douche Akwa. Il était là, son sac à l’épaule, au guichet entrain d’acheter son tIcket.  Il a sauté sur un paquet de biscuits NAYA au chocolat posé sur un comptoir, les dévorant avec une gourmandise presque enfantine, au grand plaisir de la vendeuse qui a rapidement caché le billet violet qu’il lui avait remis. Puis il m’a agrippée et m’a entraînée dans un renfoncement sombre, à l’abri des regards. Pas besoin de mots, j’ai fait sauter une bretelle de mon soutien. Il a compris. Et là, une toute dernière fois, nous nous sommes possédés avec une violence désespérée. Un acte charnel, cru, sauvage, comme si nos corps refusaient d’admettre la fin.

    Je me moquais de ceux qui embrassent leur moitié en agence ? J’avais fait pire.

    J’en ris encore aujourd’hui, vraiment.

    Quand son bus quitta le parking de l’agence, mes jambes me lâchèrent. Je pleurai. J’aurais dû, j’aurais pu le retenir. Et qu’est-ce que j’avais fait ? les larmes coulèrent encore plus intensément. La dame des biscuits m’approcha et me tendit un paquet de mouchoirs. Je relevai à peine la tète qu’elle m’avait tendu un paquet noir que j’ouvris immédiatement. Il y’avait un  bout de papier avec sa belle écriture ‘ si un jour tu es triste, souviens toi de tout ce qu’on a vécu. Tu sais que j’ai juste profité, j’ai un peu volé de toi. Garde le meilleur de moi, on m’appelle même d’abord Papa Bonheur. Signé…

    Je murmurai :

    • Mon voleur que je vais attraper !

    Aujourd’hui, quand son souvenir me brûle, et il me brûle chaque jour, je ne peux m’empêcher d’acheter ces biscuits NAYA au chocolat. Mon mari me regarde sans comprendre. Mes amies sourient. Aucune d’elles ne se doute que chaque carré fondant sur ma langue est un baiser volé, un goût de sueur et de plaisir interdit. Chaque bouchée est mon unique trahison, la seule trace de crime que je conserve. Et je fais comme lui à chaque fois. Je ferme les yeux, et chaque bouchée est une invite qui réveille mon corps et le fait vibrer.

    Il avait raison de dire qu’il est papa bonheur. Je comprends tout maintenant, et je l’aime encore plus fort. Car je l’aime à en crever. Mais pour sauver ce qui reste de ma vie, j’ai tranché. J’ai bloqué ses numéros. J’ai verrouillé ses réseaux. Je l’ai effacé du monde virtuel… mais ma chair, elle, reste marquée au fer rouge. Elle crie son absence. Elle souffre, mais elle sait.

    On ne voit bien qu’avec le cœur. J’ai répété cette phrase sans la comprendre pendant des années. Aujourd’hui, elle est gravée dans ma peau. Je sais désormais que la vraie lumière ne vient pas de ce que l’on contemple, mais des incendies qu’on a eu le courage d’allumer… et de l’enfer qu’on a choisi de quitter.

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