Elles ont entre 12 et 25 ans. Elles vivent leurs règles chaque mois. Et pourtant, ni les campagnes sur la dignité menstruelle ni les politiques sur le handicap ne semblent les voir. Témoignages et analyse d’un angle mort des droits des filles
On parle des règles. On commence, enfin, à briser le tabou. Les serviettes hygiéniques osent s’exprimer par l’entremise des responsables d’association, la cause s’affiche dans les publicités, les ONG multiplient les kits. Mais une question dérange : où sont les filles en situation de handicap dans cette conversation ? Elles sont là. Elles ont leurs règles. Et elles sont, selon les mots de plusieurs associations, doublement invisibles. Et pour cause.
On décide pour moi
Aïcha a 17 ans. Elle est malvoyante. « Quand j’ai eu mes premières règles, ma mère a tout géré. Elle m’a dit que je n’avais pas besoin de comprendre, qu’elle s’occuperait de tout. » Aïcha n’a jamais appris à poser une protection seule. « Je ne savais même pas à quoi ça ressemblait. On ne m’a jamais expliqué, on ne m’a jamais montré. » le cas de Aicha n’est pas un cas isolé. Le manque d’information adaptée en langue des signes, en braille, en langage simple, en images, laisse des milliers de filles sans repères. Elles ne savent pas toujours ce qui se passe dans leur corps. Elles ne savent pas toujours comment se protéger. Et souvent, on décide à leur place : quelle protection, quel moment, quelle méthode. Leur consentement, leur préférence, leur corps passent au second plan. « On m’a dit que je ne pouvais pas utiliser de tampon à cause de mon handicap. Personne ne m’a jamais demandé si je voulais essayer. », avoue Fatou, 22 ans, handicap moteur.
L’école, premier lieu de la double peine
Les absences scolaires sont un indicateur brutal. Pendant leurs règles, certaines filles en situation de handicap ne vont pas en classe. Pas parce qu’elles ne peuvent pas, mais parce que les toilettes ne sont pas adaptées, parce qu’il n’y a personne pour les aider à se changer si nécessaire, parce que la honte est trop forte quand l’information n’a jamais circulé. Résultat : des jours de cours perdus, des évaluations manquées, un décrochage qui s’installe. Pour ces filles, les règles ne sont pas seulement une question d’hygiène. Elles deviennent un obstacle aux droits fondamentaux : le droit à l’éducation, le droit à la participation sociale, le droit à l’autonomie.
Ce que dit le droit
La Convention internationale des droits des personnes handicapées (CIDPH) consacre le droit à l’autonomie, à l’éducation inclusive et à l’accès à l’information. La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) rappelle le droit des femmes à disposer de leur corps. Croisées, ces deux conventions dessinent un droit clair : vivre ses règles en sécurité, en autonomie et sans honte, quelle que soit sa situation. Sur le terrain, le compte n’y est pas. Les programmes d’hygiène menstruelle oublient souvent de prévoir des formats accessibles. Les politiques handicap traitent rarement des règles. Chacun pense que l’autre s’en occupe. Personne ne s’en occupe.
Ce que les filles demandent
Elles ne demandent pas de la pitié. Elles demandent à être consultées. Elles demandent des informations adaptées à leur handicap. Elles demandent des toilettes réellement utilisables, avec de l’espace, des barres d’appui, de l’eau, du savon, un verrou. Elles demandent qu’on leur fasse confiance pour choisir leurs protections et gérer leur corps. « Vivre ses règles en sécurité, en autonomie et sans honte, quelle que soit sa situation, est un droit. »
Ce 11 octobre, Journée internationale de la fille, la question n’est pas seulement de savoir si les filles ont accès à des serviettes. La question est de savoir si toutes les filles, y compris celles en situation de handicap, ont accès à leur dignité. Pour l’instant, la réponse est non. Et le silence autour de ce sujet est assourdissant.

